Maman ne le sait pas, mais je n’ai pas quitté la banque à la fin de l’année dernière, comme elle a fini par s’en auto-persuader. Je suis toujours membre du service de gestion des risques du groupe bancaire qui m’emploie depuis plus de vingt ans. Mais comment le lui avouer sans la désespérer?
Il y a quelques mois, alors que j’évoquais, pendant le repas dominical, les «produits toxiques», «sas de sécurité» et autres «zones de risques extrêmes», Maman s’est exclamée, toute joyeuse: «Alors, tu as quitté la banque?» Son soulagement étant par trop évident, je n’ai pas eu le cœur de la détromper.
Par la vertu d’un petit mensonge par omission, je suis devenu – juste pour elle – entrepreneur en recyclage de produits toxiques, membre de la direction d’une start-up spécialisée dans le traitement de produits chimiques très dangereux.
Préserver Maman, vaut bien un brin de schizophrénie. Elle qui a économisé sou par sou pour que j’aille aux études. Elle qui croyait, comme tous les habitants du village où j’ai grandi, que la banque était un employeur sûr.
Elle qui était persuadée que banquier est l’un des plus beaux métiers du monde, fait de relations de confiance avec des clients respectueux de votre expertise. Elle ne supporterait pas l’opprobre jetée sur tous les professionnels de la finance. Particulièrement sur ceux chargés de la gestion du risque, dont je suis.
Dans ce pays qui doit tant à ses banques – au point de s’offusquer quand leurs juteuses oboles fiscales ne sont plus au rendez-vous des budgets publics – le plus célèbre des banquiers d’ici est devenu l’homme le plus haï de Suisse. Oublieux des années de succès, presque tous – du client mécontent à ses ex-collègues du conseil d’administration – lui crachent dessus sans vergogne.
Je suis persuadé que, si les gibets étaient encore de mode, certains n’hésiteraient pas à demander qu’on l’y suspende en compagnie d’autres «parvenus arrogants». Vous savez, ceux qui ont osé réussir par eux-mêmes.
Ces jours s’étale en devanture des librairies, avec photo en couverture du banquier honni – elle fait à coup sûr plus vendre que la tête de l’auteur –, un livre osant une thèse inédite. Un homme, venu du peuple, qui réussit superbement, ne peut ensuite qu’échouer tout aussi magistralement pour être fidèle à son papa. Logique: les parvenus n’auront jamais la culture, le savoir-vivre et la haute intelligence de ceux qui se permettent de pratiquer sur eux une psychanalyse sauvage. Aucune plume, bien sûr, pour s’interroger en retour, en près de 200 pages, sur le complexe de ceux qui vivent par procuration, ceux qui arrachent un brin de la gloire des personnes qu’ils traînent dans le caniveau pour mieux écouler leurs opuscules haineux.
Ne le dites pas à Maman, mais par respect pour papa - qui est mort avant d’avoir eu la joie de me voir devenir banquier – j’envisage d’émigrer.
Je suis fils Muller*, et notre nom remonte à de nombreuses générations laborieuses en Helvétie. Mais je viens de découvrir avec effarement que mes enfants, qui font de brillantes études, pourraient se voir reprocher, un jour, de n’être, après tout, que fils et fille de «parvenu». Donc susceptibles d’être tentés par le sabotage personnel, fossoyeur de grandes entreprises.
Moi qui gère jour après jour des situations risquées; ce risque-là, je ne veux pas le leur faire prendre. D’autant que, au rythme où vont les choses et où les valeurs les mieux établies sont jetées au panier, un psychologue de bazar ou professeur d’université bien né pourrait, par bonne prophylaxie économique, interdire d’études supérieures les fils et petits-fils d’ouvriers.
A défaut de lui avouer que je suis toujours banquier, je peux au moins déclarer à Maman que je resterai fidèle aux valeurs qu’elle et Papa m’ont transmises. Dussé-je, pour cela, quitter la Suisse.
* Nom d’emprunt.
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