Spécialisé dans la gestion de fortune pour clients privés, le groupe Julius Bär a enregistré en 2010 un apport d’argent frais de 8,8 milliards de francs et terminé l’année avec une progression de 6% des actifs sous gestion à 170 milliards. La Suisse reste son principal marché avec plus du quart des actifs gérés. Le CEO, Boris Collardi, affiche clairement son souhait d’acquérir de nouvelles entités de gestion de fortune sur son marché domestique après les absorptions réussies de SBC Wealth Management d’UBS fin 2005 et de la filiale suisse d’ING en 2010.
Lorsque la Suisse a renoncé à la distinction entre fraude et évasion pour accorder l’entraide administrative en matière fiscale, certains banquiers ont prédit un affaiblissement de la gestion de fortune. A voir vos résultats, tout va bien. Comment l’expliquez-vous ?
Toute la place financière suisse a enregistré un afflux net d’argent depuis la reprise de l’accord cadre de l’OCDE en mars 2009. Il y a plusieurs explications à cela. Tout d’abord, notre savoir-faire en gestion de fortune ne peut pas facilement être dupliqué par d’autres places financières. En outre, la moyenne d’âge de la clientèle de la gestion de fortune en Europe est de 60-65 ans. Ces personnes entretiennent une relation avec leur gestionnaire de fortune parfois depuis plusieurs générations : elles connaissent notre système et ont confiance en leur banquier.
La majorité des clients européens sont donc restés fidèles à leur banque suisse et ont régularisé les avoirs jusque-là non déclarés?
Cette tendance à la régularisation est marquée depuis quelques années : on a pu le constater avec le succès des amnisties fiscales italiennes. Aujourd’hui, la clientèle européenne veut payer des impôts dans un contexte où la répression fiscale a sensiblement augmenté dans plusieurs pays. A 60 ou 65 ans, un client songe à transmettre sa fortune à la prochaine génération. Or, les plus jeunes veulent pouvoir disposer librement de cet argent, même si l’impôt réduit sensiblement la somme à disposition. Ils ne veulent plus être sous pression ou à la merci d’un vol de données. Cette tendance va sans doute se confirmer avec la proposition d’impôt libératoire à la source qui devrait permettre de régulariser la clientèle européenne en Suisse.
Pour l’instant, les négociations avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne n’ont pas abouti…
Selon les récentes déclarations publiques de Michael Ambühl - Secrétaire d’Etat chargé des questions financières et fiscales internationales -, il avait bon espoir de pouvoir présenter prochainement un accord.
Quel serait à vos yeux l’accord idéal ?
Le modèle sera probablement le même pour différents pays. Raison pour laquelle les négociations en cours sont sûrement suivies de près par d’autres membres de l’Union européenne. Je pense qu’il y a de bonnes chances d’aboutir à un modèle paramétrable pour différents Etats, moyennant des adaptations de taux ou l’ajout de certaines taxes spécifiques.
La Commission européenne maintient son projet d’échange automatique d’informations en matière fiscale. La Suisse prend donc le risque d’avoir à la fois un impôt libératoire à la source avec certains pays, puis l’échange automatique…
Nous devons toujours travailler avec des scénarios et des probabilités. Le scénario d’un impôt libératoire à la source appliqué à quelques pays européens alors que l’échange automatique d’informations serait en vigueur avec d’autres est possible mais peu probable. J’estime que la Suisse pourra montrer avec l’Allemagne et l’Angleterre que l’impôt libératoire à la source fonctionne et offre certains avantages par rapport à l’échange automatique pour des pays comme la France ou l’Italie. Car le calcul de l’impôt - et le coût d’implémentation qu’il représente - serait à la charge des banques suisses.
Si l’argent placé est déclaré ; pourquoi ne pas choisir l’échange automatique, moins cher pour les banques ?
Le coût de l’impôt libératoire à la source serait supporté lors de la mise en place du système. On a constaté lors de l’entrée en vigueur de la directive européenne sur la fiscalité de ‘épargne - qui a également impliqué la création dans les banques suisses d’un système de prélèvement à la source sur les intérêts perçus par les clients européens - qu’une fois que le système est programmé le coût d’utilisation est marginal. Produire quelques relevés fiscaux en plus ou en moins n’a pas une influence majeure sur les coûts.
Quel serait, pour Julius Bär, le coût de la mise en place de l’impôt libératoire à la source?
Nous l’avons estimé pour le moment à environ 10 millions de francs sur la base du système négocié avec l’Allemagne. Il faudra peut-être engager ensuite quelques frais supplémentaires pour l’adapter à d’autres pays.
Quels sont les critères les plus importants retenus par les clients pour choisir une banque de gestion de fortune ?
Les critères qui entrent généralement en ligne de compte dans le choix d’une relation bancaire sont : la marque de l’établissement financier et son éventuelle spécialisation dans la seule gestion de fortune ; la solidité de l’établissement, estimée notamment par sa capitalisation ; la réputation de l’institut ; l’offre de conseils et de produits, avec la connaissance de différents marchés étrangers ; et la relation personnelle.
Y-a-t-il des différences selon la région d’origine des clients ?
La clientèle asiatique est souvent plus jeune que la clientèle européenne et dispose d’une fortune en cours de constitution ou transmise par la génération précédente; alors que certains clients européens vivent des rentes d’une fortune constituée par les générations antérieures. Les clients asiatiques demandent plus de trading.
Vous n’avez pas évoqué la performance des placements : n’est-elle pas importante?
Aujourd’hui, ce n’est pas le critère principal retenu par les clients de la gestion de fortune. Ca le deviendra peut-être un jour. Par rapport à d’autres places financières, la Suisse peut mettre en avant le souci de préserver la confidentialité des affaires financières des clients. Notre culture de la discrétion est très appréciée.
La FINMA a alerté les banques suisses sur les risques pris dans la fourniture de services financiers transfrontaliers. Certains pays, comme l’Allemagne, délivrent une licence de libres prestations de services à des banques suisses ; d’autres, comme la France, n’autorisent pas le démarchage de clients à partir de la Suisse. Pourriez-vous renoncer à certains clients européens ?
Nous nous adaptons à des évolutions différentes d’un pays européen à l’autre. En Allemagne, nous disposons de cette licence de libres prestations de services et nous souhaitons l’obtenir en Italie, mais elle n’existe pas en France. Nous formons donc nos gestionnaires pour chaque pays, avec un cadre clair définissant ce que nous pouvons faire ou pas. La sortie totale d’un marché européen n’est pas discutée actuellement, mais elle pourrait l’être en fonction des évolutions futures. Aujourd’hui, notre scénario de base table sur le fait que la Suisse pourra conclure des accords de libres prestations et d’impôt libératoire dans un certain nombre de pays européens.
Quelle est votre stratégie globale de développement ?
Notre stratégie de marchés s’articule sur trois zones géographiques: tout d’abord la Suisse, où nous avons plus du quart de nos avoirs sous gestion, puis l’Europe et les marchés émergents.
En Suisse, nous entendons profiter de la consolidation du marché en procédant éventuellement à des acquisitions. Nous avons déjà seize bureaux dans le pays, avec 400 collaborateurs à Genève où nous fêtons cette année nos 25 ans de présence, près de 100 à Bâle et de 300 à Lugano. Nous sommes présents, entre autres, à Lausanne, Crans-Montana, Verbier, et allons ouvrir à Ascona. Pour un client domicilié en Suisse, nous offrons des conseils en placements, mais aussi un accès par e-banking et des prestations hypothécaires qui sont très importantes pour la clientèle fortunée.
Le marché du Private Banking en Suisse est-il en expansion?
Le marché suisse de la gestion de fortune est en croissance. D’une part parce que ce pays est un de ceux qui ont le mieux traversé la crise et que de la richesse se crée toujours ici. D’autre part, nous constatons l’arrivée de personnes fortunées: certains retraités se domicilient là où se trouve leur argent et de nombreux cadres employés par des sociétés installés en Suisse ont besoin de services de gestion de fortune.
Vous voulez également vous développer dans les pays européens ?
Notre deuxième axe de développement est l’Europe, avec une priorité sur l’Allemagne et l’Italie, mais chacun de ces pays représente moins de 10% de nos avoirs sous gestion. Les statistiques sur la répartition des sommes prélevées en Suisse dans le cadre de la directive européenne sur la fiscalité de l’épargne indiquent clairement que l’Allemagne et l’Italie représentent à elles deux plus de 50% des sommes versées par la Suisse aux fiscs européens. Nous développons une gestion on shore en Allemagne en cherchant à acquérir une nouvelle clientèle. Lors de la dernière amnistie fiscale italienne, nous avons pu retenir les deux tiers de notre clientèle : l’argent a été déclaré mais une bonne partie de ces actifs est restée en Suisse. Nous travaillons également la gestion on shore en Italie. La France et l’Espagne sont pour nous des marchés un peu moins importants.
Votre troisième axe de développement est l’Asie ?
Les marchés émergents au sens large, mais surtout l’Asie où la croissance de nos activités est très forte. Nous parlons de l’Asie comme de notre deuxième marché domestique parce que nous travaillons on shore à Singapour et à Hong Kong avec une stratégie et des ressources locales. Nous avons aujourd’hui en Asie près de 15% de notre fortune sous gestion et près de 500 collaborateurs, alors que nous avons commencé à démarcher ce marché en 2006 seulement. Dans les marchés émergents, nous développons aussi l’Europe de l’Est et l’Amérique latine, notamment le Brésil. J’espère que d’ici trois ans les marchés émergents représenteront la moitié de notre fortune sous gestion, si ce n’est plus. Outre l’embauche de gestionnaires dans les marchés clés pour notre développement, nous pourrions exploiter des opportunités d’achats en Suisse et dans le reste de l’Europe.
Vous venez pourtant de décider de rendre de l’argent à vos actionnaires en augmentant le dividende de 50% et en lançant un programme de rachat d’actions. Vous n’aviez pas trouvé de cibles intéressantes ou elles étaient trop chères ?
Nous n’avons pas trouvé de cibles à notre goût en 2010 et comme nos actionnaires sont pour nous des partenaires importants nous avons décidé d’augmenter le dividende et de lancer un programme de rachat d’actions. Mais si un achat intéressant se présentait dans les douze prochains mois, nous avons la possibilité d’annuler le programme de rachat d’actions à tout moment. Par ailleurs, même avec l’augmentation du dividende et le programme de rachat de titres nous serons toujours fortement surcapitalisés l’année prochaine.
Quel type de banque aimeriez-vous acquérir?
Idéalement, nous visons des acquisitions renforçant notre stratégie de marché : donc en Suisse, en Europe ou dans les pays émergents. Le plus simple pour nous serait une acquisition en Suisse : Etant très bien implantés sur tout le territoire, nous pourrions facilement fusionner une entité achetée à Zurich, Genève ou Bâle. Nous avons acquis ces dernières années un réel savoir-faire en matière de fusions acquisitions en Suisse avec l’achat de SBC Wealth Management puis de la filiale helvétique d’ING. L’idéal serait une entité ayant au moins 10 milliards de francs sous gestion car l’effort d’intégration n’est guère différent pour une banque ayant 50 milliards d’actifs gérés ou 5 milliards. A l’étranger, la barre pourrait être un peu plus basse, en fonction des opportunités. Si aucune transaction ne se réalise c’est peut-être parce que le marché est plus bas que certains ne veulent le reconnaître.
Etes-vous en négociation avec certaines banques privées?
Aujourd’hui, nous ne sommes en négociation avec personne mais cela pourrait changer demain : tout le monde nous connaît en Suisse et nous sommes probablement un des instituts ayant la meilleure réputation en termes de fusions acquisitions. Ce n’est qu’une question de temps et de prix.
Vous avez renoncé à la clientèle américaine, mais Julius Bär sera tout de même touchée par l’entrée en vigueur du FACTA aux Etats-Unis: quel en sera le coût?
Nous sommes sortis de la clientèle on shore aux Etats-Unis en 2005 et de la clientèle off shore américaine en 2009. Nous n’avons plus de relations avec de la clientèle américaine non déclarée et ne faisons aucune nouvelle acquisition de clients américains. Il est difficile de savoir avec précision aujourd’hui comment nous allons interpréter le FACTA car de nombreux détails ne sont pas encore connus. Nous n’avons pas encore chiffré le coût de sa mise en œuvre, mais nous espérons pouvoir nous adapter à un coût minime, comparable à celui de la mise en place de l’impôt libératoire à la source.
Michael Ambühl devrait-il négocier avec les Etats-Unis un règlement global du contentieux fiscal?
La place financière suisse a clairement indiqué qu’elle voulait tourner la page du passé et tout ce qui va dans ce sens devrait être entrepris. Tout ce qui crée une incertitude est négatif pour notre activité. L’incertitude qui persiste dans les relations avec les Etats-Unis doit être levée, probablement au niveau politique avec un accord global. La Suisse et les Etats-Unis y ont mutuellement intérêt.
Rudolf Elmer, un ex employé de Julius Bär, a remis un CD à Wikileaks. Savez-vous ce qu’il contient ?
Non, mais Rudolf Elmer ayant quitté la banque en 2002 nous n’avons aucune indication qu’il ait eu, depuis, accès à des données sur Julius Bär. Il avait parlé, à propos de ce CD, d’informations concernant trois banques dont les noms n’ont pas été mentionnés.
Avez-vous un objectif de cours pour votre action ?
Nous souhaitons une progression raisonnable de l’action sur le long terme. Il est important de renouveler notre capacité à produire des revenus à un niveau de coûts permettant de créer une plus-value pour l’actionnaire à long terme. En 2010, nous avons réalisé la meilleure performance boursière parmi les banques suisses. Notre objectif à moyen et long terme est de nous classer parmi les trois premiers établissements de services financiers.
Votre ratio coûts/revenus a augmenté à 65% en 2010 : Vous entendez le ramener à 60-64% d’ici à 2012 : comment ?
Une part de la dégradation de ce ratio est due au fait que le franc suisse était très fort les derniers mois de l’année, notamment par rapport au dollar et à l’euro. Or, deux tiers de nos revenus sont réalisés en dollars et en euros alors que 80% des coûts sont en francs suisses. Nous allons continuer à essayer d’augmenter les revenus: c’est faisable puisque la fortune sous gestion progresse. Et nous allons aussi réduire les coûts, notamment à travers une réallocation des ressources sur de nouveaux marchés.
Vouas affichez un objectif de croissance des avoirs sous gestion de 4 à 6% par an. Avez-vous une taille idéale au-delà de laquelle vous ne souhaiteriez pas aller ?
Cela viendra peut-être un jour, mais nous n’en sommes pas là. La question de la taille idéale se poserait si nous étions présents dans trop de marchés, avec un trop grand nombre de collaborateurs, pour pouvoir conserver notre culture actuelle. Pour l’heure, je connais la plupart de nos collaborateurs et je rends régulièrement visite à nos équipes, tant en Suisse qu’à l’étranger ; ainsi qu’à nos clients. Cette semaine je passe cette matinée à Zurich et peut-être une autre demi-journée, mais le reste du temps je serai en déplacement.
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