Franc fort, taux d’intérêt au plancher et limitation des opérations pour compte propre ont pesé sur les résultats de Credit Suisse Group au 2ème trimestre. Le bénéfice net ajusté descend à 835 millions de francs suisses. La rentabilité des fonds propres recule à 10% pour ces trois mois, contre 15% ajusté sur l’ensemble du premier semestre. Le groupe prévoit un milliard de francs de réductions de coûts en 2012, avec 2000 suppressions d’emplois. Le CEO, Brady Dougan, expose sa stratégie, défend la banque universelle et évoque les perspectives ouvertes par l’accord fiscal conclu entre la Suisse et l’Allemagne.
Vos résultats trimestriels sont décevants; surtout dans la banque d’investissement. Le modèle de banque universelle est-il toujours le meilleur?
Le rendement sur fonds propres de 10% sur ces trois mois constitue la seconde meilleure performance de l’ensemble des banques globales. Et sur la totalité du premier semestre de cette année, le rendement des fonds propres ajusté atteint 15%. Notre modèle d’affaires reste très performant, même dans un contexte marqué par une forte volatilité sur les marchés et par des changements en matière réglementaire qui nous ont amenés à renforcer nos fonds propres. Pendant le second trimestre, toutes nos divisions et tous les secteurs d’activités, même dans le Fixed Income, ont dégagé un résultat positif. La banque d’affaires a toutefois été pénalisée - dans un environnement de taux d’intérêt très bas, de marchés très difficiles et de franc fort - dans ses activités de gestion de titres à revenu fixe. De plus - comme nous l’avons précisé à plusieurs reprises - notre stratégie d’entreprise est très prudente avec un maintien du risque à un bas niveau; sans doute le plus bas parmi toutes les banques universelles. Or, au cours du deuxième trimestre pour pouvoir maintenir ce niveau de risque faible nous avons dû réduire notre exposition sur certains marchés.
L’afflux de nouveaux fonds dans notre gestion de fortune privée et institutionnelle est par ailleurs très satisfaisant pour ce même deuxième trimestre. Nous continuons donc à croire que les clients apprécient notre modèle d’affaires et nous parvenons à maintenir une bonne rentabilité avec ce positionnement prudent.
Vous avez annoncé des réductions de coûts d’un milliard de francs en 2012. Où vont-elles intervenir?
L’industrie bancaire est engagée dans un changement structurel. De nombreuses banques modifient leur modèle d'affaires et réduisent leurs capacités pour s'adapter aux nouvelles exigences des marchés. Nous disposons d’un modèle d’affaires stable, mais nous devons accroître encore notre efficacité.
Nous allons continuer à développer les affaires en croissance, notamment dans le Private Banking et l’Asset Management. Tout en procédant à des réductions de coûts dans l’ensemble du groupe ; plus particulièrement dans la banque d’affaires, dont certaines activités sont pénalisées par des facteurs de marchés et la conjoncture économique.
Combien d’emplois seront supprimés, particulièrement en Suisse?
Nos effectifs seront réduits de 2000 postes de travail, dont environ 500 en Suisse. Dans ce pays, nous tenterons, comme par le passé, de procéder à ces réductions d’effectifs sans licenciements. Un marché du travail interne annonçant les postes vacants favorise la mobilité dans l’entreprise, tandis que d’autres personnes seront soutenues pour se reconvertir et trouver un emploi à l’extérieur du groupe.
HSBC a récemment annoncé des suppressions massives d’emplois en Europe et aux Etats-Unis, parallèlement à de nombreuses créations de postes en Asie. Allez-vous suivre la même stratégie?
La croissance en Asie est forte, mais nous allons continuer à développer nos activités partout où le marché est prometteur pour nous ; y compris dans certains segments de la banque d’affaires en Suisse, mais aussi dans le Corporate Banking et la gestion de fortune pour Ultra High Net Worth Individuals qui est en croissance.
La faiblesse du dollar et de l’euro ampute vos résultats de centaines de millions de francs. Quelle stratégie pouvez-vous développer pour réduire vos risques de change?
La meilleure façon de lutter contre les effets de change est de devenir encore plus efficace partout dans le monde, dans nos différentes activités. Les pressions sur le franc vont probablement durer. Or, nous avons une base importante en Suisse avec des coûts dans cette monnaie. Mais la gestion d’un groupe comme le nôtre est menée selon une vision à long terme qui ne varie pas au gré des mouvements de change : pour le moment le franc est très fort, mais il pourrait évoluer différemment à l’avenir. Notre stratégie, pour être efficace, ne peut pas être définie sur quelques mois, ni même sur une année.
La Banque nationale tente d’affaiblir le franc. Le Credit Suisse l’aide-t-il dans cette tache?
A l’évidence, l’impact d’un franc trop fort sur l’industrie suisse est négatif. Nous en sommes très conscients. La BNS fait un très bon travail en essayant de contenir la hausse du franc et nous soutenons les mesures prises. Mais les pressions sur la monnaie vont sans doute continuer et cela constitue un grand défi pour le pays et pour la Banque nationale. Notre devoir principal est de soutenir les entreprises suisses, notamment dans leurs activités d’exportation.
Le Credit Suisse a-t-il aidé la BNS, en vendant des francs?
L’essentiel de nos opérations sur les marchés sont menées pour le compte de nos clients. Nous avons très peu de gestion pour compte propre, justement en raison de notre choix d’une stratégie d’entreprise prudente. Nous pouvons apporter une aide ponctuelle pour exécuter des transactions, y compris pour la BNS.
Avez-vous été informé par la BNS avant le lancement de son action?
Nous avons évidemment eu de longues discussions sur ce thème avec la Banque nationale et le gouvernement.
Quelle est l’exposition du Credit Suisse Group à la dette américaine?
Nous sommes très actifs sur le marché des titres de la dette publique américaine. Autant pendant la période de discussions qui a précédé le relèvement du plafond de la dette des Etats-Unis que juste après l’abaissement de la note par Standard & Poor’s, ce marché a fonctionné tout à fait normalement.
Quelles seront les conséquences pour le Credit Suisse du changement de notation de la dette américaine?
Dans un premier temps, les conséquences sont minimes. Les marchés avaient anticipé un éventuel changement de notation si l’accord politique conclu aux Etats-Unis ne semblait pas suffisant. Ce changement de note est un signal.
Il ne vous a donc pas surpris?
Non. Pour l’instant, les marchés fonctionnent normalement. L’effet serait différent si les autres agences de notation dégradaient la note des Etats-Unis. Je pense toujours que les investisseurs gardent confiance dans la capacité des Etats-Unis à assumer leur dette.
Ne craignez vous pas un effet dominos sur d’autres obligations américaines, telles les muni bonds ou les obligations corporate des banques?
Sauf événement imprévu, nous ne pensons pas que les obligations des banques vont être impactées. Par ailleurs, le marché des muni bonds est spécifique et n’est pas influencé par celui de la dette souveraine fédérale.
Si certaines banques européennes rencontraient de graves difficultés, pourriez-vous résister à un effet dominos?
Nous sommes sans doute une des banques les mieux positionnées au monde pour traverser des situations difficiles. Nous avons une très large base de capital : notre ratio Tier 1 selon les normes de Bâle 2 est de 18%, un des plus élevés parmi les grandes banques. En outre, notre modèle d’affaires a été conçu pour résister à des périodes de forte volatilité sur les marchés. De plus, nous ne sommes pas exposés aux risques des obligations souveraines grecques, irlandaises, portugaises ou espagnoles. Nous avons des obligations souveraines italiennes, mais elles sont couvertes.
Vos actifs ont diminué au dernier trimestre. Pour respecter les nouvelles règles de prudence imposées aux banques suisses, envisagez-vous de réduire la taille de votre bilan ces prochaines années?
Nous avons mis l’accent sur une stratégie orientée sur le client et un modèle d’affaires privilégiant une utilisation plus efficace du capital. Dans ce cadre, nous avons déjà réduit la taille de notre bilan; particulièrement dans les catégories d’actifs les plus risquées. Nous restons concentrés sur la réduction du risque réel dans notre bilan. D’autant qu’avec Bâle 2.5 - et bientôt Bâle 3 - nous devons renforcer nos fonds propres en fonction du risque. Nous sommes également tenus de respecter le ratio d’endettement fixé par nos régulateurs et nous sommes à l’aise en la matière. Compte tenu de ces éléments, j’estime que la taille de notre bilan restera stable ces prochaines années.
Le Credit Suisse a annoncé en février l’émission d’environ 8 milliards de francs de CoCos Bonds (convertibles contingents bonds). Quelle est la probabilité que ces CoCos soient convertis dans les années à venir?
J’estime que c’est très improbable. Une telle éventualité ne se réaliserait que si le niveau de nos fonds propres devenait trop bas. Le ratio de fonds propres devrait passer en dessous de 7% pour déclencher la conversion des CoCos; or - quelle que soit la méthode choisie pour le calculer - notre actuel ratio de fonds propres est bien au-dessus : il atteint plus du double.
Oswald Grübel, le CEO d’UBS, affirme que les CoCos sont dangereux pour une banque parce que si les fonds propres diminuaient à un niveau proche de celui devant déclencher la conversion, l’action serait vendue à découvert par des hedge funds… Quel est votre avis?
L’élément essentiel est que la conversion des CoCos ne pourrait être déclenchée que par une diminution du niveau des fonds propres et que cela ne peut être influencé par de la spéculation sur les marchés. Il n’y a aucun moyen de forcer la conversion à travers des opérations sur les marchés financiers. J’estime que les clients et les contreparties doivent se sentir plus en confiance avec une banque dont 3% du capital est constitué de titres qui pourraient être convertis en actions en cas de difficultés. Lorsque les règles imposées en Suisse aux deux grandes banques seront pleinement en vigueur, Credit Suisse Group aura un ratio de fonds propres de 19%, dont 9% de CoCos. C’est vraiment beaucoup de capital: quasiment deux fois plus que ce que les seules règles de Bâle 3 prévoient pour des banques globales comme la nôtre.
Pour une banque mondiale comme le Credit Suisse, les nouvelles règlementations suisses constituent-elles un avantage ou un désavantage dans la compétition mondiale?
C’est un peu les deux. Ca dépend si on ne tient compte que de la situation d’aujourd’hui ou de celle qui sera la notre dans deux ou trois ans. Notre désavantage actuel tient au fait que la Suisse a réagi très vite : nous respectons donc la norme Bâle 2.5, intermédiaire entre les exigences de Bâle 2 et celles à venir de Bâle 3. Or, de nombreuses autres banques, notamment aux Etats-Unis, en sont encore à Bâle 1. Les établissements financiers du monde entier doivent remplir les exigences de Bâle 2.5 d’ici à fin 2011. En Suisse, elles ont cours depuis le début de cette année déjà. Il est donc plus difficile pour nous d’être compétitifs dans de nombreux segments de nos activités. En outre, atteindre d’ici à 2019 le niveau de capital - encore plus élevé - retenu dans les nouvelles normes helvétiques constitue un grand défi. La question se pose également de savoir à quel moment les banques du reste du monde atteindront un tel niveau de fonds propres et, aussi, ce qui se passerait si certaines banques ne passaient pas à Bâle 3. Dans un tel contexte, le rendement des fonds propres ajusté de 15% que nous atteignons au premier semestre est une bonne performance.
Avec une vision à plus long terme, les exigences plus élevées de capital imposées aux grandes banques par la Suisse pourraient se transformer en avantage. Le capital semble disponible, nous avons pu en lever suffisamment à un prix raisonnable lors de notre émission de CoCos et nous disposons maintenant d’un coussin de sécurité appréciable.
Quel est votre objectif de long terme pour le rendement des fonds propres?
Nous visons un rendement de 15% au minimum, même lorsque nos fonds propres auront été substantiellement augmentés pour respecter les nouvelles règles suisses et celles de Bâle 3.
Le cours de l’action a beaucoup chuté : vous en préoccupez-vous?
Nous suivons bien sûr avec attention l’évolution du prix de notre action, mais il faut l’apprécier sur une longue période. Et si l’on prend en compte l’effet de change, le titre Credit Suisse évolue dans le cadre de l’industrie bancaire. La baisse de son cours est liée au recul général des actions de la branche. Nous sommes convaincus de la qualité de notre modèle d’affaires et nous sommes très bien positionnés pour croître. Nous sommes une des banques les mieux capitalisées et disposons d’un très bon volant de liquidités.
Il n’existe pas d’accord global entre la Suisse et les Etats-Unis pour régler les contentieux fiscaux : un tel accord est-il souhaitable?
Nous avons toujours largement soutenu les efforts du gouvernement suisse pour régler les problèmes transfrontaliers avec tous les pays. Dans le même temps, nous répondons aux demandes des régulateurs dans chaque pays.
Certains de vos employés, et la banque elle-même, font l’objet aux Etats-Unis d’enquêtes pour aide à de l’évasion fiscale…
Nous faisons effectivement l’objet d’une enquête aux Etats-Unis. C’est un problème que nous prenons au sérieux et nous coopérons avec les autorités américaines à ce sujet.
Vous êtes citoyen américain, avez-vous peur de vous rendre aux Etats-Unis actuellement?
Non, je voyage régulièrement aux Etats-Unis.
Certains analystes estiment que les démêlés juridiques du Credit suisse aux Etats-Unis pourraient créer une nouvelle « affaire UBS » pour la place financière suisse…
C’est un problème que nous prenons au sérieux et nous coopérons avec les autorités américaines à ce sujet. En termes d’opérations au jour le jour, nous avons travaillé très durement pour respecter la législation des différents pays.
Selon l’accord conclu avec l’Allemagne, les clients allemands titulaires de fonds en Suisse jusque-là non déclarés auront le choix entre fermer leur compte, s’annoncer au fisc allemand ou payer un impôt à la source libératoire. A combien estimez-vous le montant des avoirs allemands non déclarés dans votre banque?
Nous ne le savons pas à ce stade : ce sont les clients qui nous annonceront leur situation lorsque l’accord sera entré en vigueur. Nous avons annoncé que le montant total des fonds transfrontaliers, venant de pays européens, que nous gérons est d’environ 100 milliards de francs suisses, dont 25 à 35 milliards sont considérés comme avoirs à risques. Une partie de cet argent vient d’Allemagne.
Les banques suisses verseront à l’Allemagne une avance 2 milliards de francs sur l’impôt libératoire. Quelle est la part du Credit Suisse?
Ce n’est pas encore déterminé. Des discussions sont en cours entre l’Association Suisse des Banquiers et les différentes banques pour définir la participation de chaque établissement financier, qui sera bien sûr en relation avec l’importance de ses affaires avec l’Allemagne.
Certains de vos employés en Allemagne font l’objet d’une enquête pour éventuelle aide à de l’évasion fiscale. L’entrée en vigueur de cet accord les mettrait-il à l’abri de toute poursuite juridique?
Il faut encore examiner les détails techniques du texte, mais un tel accord facilitera de toute façon la résolution des problèmes passés et devrait ouvrir de nouvelles perspectives pour le développement de nos affaires en Allemagne, avec un meilleur accès au marché.
Vous avez récemment nommé un nouveau responsable du Private Banking: cette décision est-elle liée aux enquêtes pour des problèmes fiscaux dont vous êtes l’objet aux Etats-Unis et en Allemagne?
Pas du tout. Il s’agit d’une transition planifiée de longue date. Walter Berchtold est Chairman de la Division du Private Banking et demeure membre du Directoire.
Pensez-vous que l’accord avec l’Allemagne sera rapidement suivi d’autres accords de ce type conclus avec des pays de l’Union européenne?
Cela paraîtrait logique, d’autant qu’un accord avec la Grande Bretagne devrait être conclu sous peu. Il me semblerait naturel que d’autres pays suivent le même chemin
La Grèce a annoncé son intérêt : quel est le montant des avoirs détenus par des Grecs dans votre banque?
Nous ne le communiquons pas. Nous avons annoncé le montant global des fonds transfrontaliers européens, mais pas le détail par pays.
Suite à la crise, et à la demande des régulateurs, vous avez changé votre système de rémunération pour diminuer la part des bonus au profit du salaire fixe : est-ce un problème maintenant pour adapter vos coûts?
Techniquement, cela réduit la flexibilité pour adapter notre base de coûts. Mais en pratique cela ne fait pas grande différence, car la possibilité de diminuer la part variable des revenus est limitée en raison de la compétition régnant sur le marché.
Etes-vous optimiste pour le développement de vos activités en Suisse ces prochains mois?
D’une manière générale, nous sommes optimistes à propos de nos parts de marché. A l’évidence, l’économie suisse va souffrir de la force du franc. Les entreprises s’y sont jusqu’ici bien adaptées mais un franc durablement trop fort constituera un grand défi pour l’industrie. Nous restons toutefois optimistes pour nos affaires en Suisse. Nous travaillons étroitement avec certains de nos clients pour les aider à faire face aux risques de change.
Et en Suisse romande?
Nous employons quelque 2500 personnes en Suisse romande et nous sommes très présents sur la place financière de Genève et de Lausanne. C’est une région dynamique et importante pour nous, où nous sommes très actifs dans les activités de négoce international (trade finance), de gestion de fortune et de services aux entreprises et clients privés. Nous avons également décidé d’y créer un centre de Développement Informatique au sein de l’EPFL pour être proches de ce pôle d’excellence et des entreprises sur place.
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