La Déclaration de Berne, Attac et le réseau de réflexion Denknetz ont lancé un «Manifeste pour une réorientation de la politique fiscale». Au nombre des revendications des signataires: l’introduction de l’échange automatique d’informations entre autorités fiscales d’Etats de droit démocratiques et la suppression des forfaits fiscaux accordés par certains cantons aux riches étrangers n’ayant pas de revenu dans le pays. Interview d’Olivier Longchamp, responsable du programme fiscalité et finances internationales à la Déclaration de Berne.
Que demande votre manifeste ?
Ce manifeste propose surtout un changement important de la politique fiscale internationale pratiquée par la Suisse en matière d’échange d’informations. Le Conseil fédéral a décidé de ne plus faire de distinction entre fraude et évasion fiscale dans ses nouvelles conventions de double-imposition, en levant la réserve helvétique sur l’article 26 de la convention modèle de l’OCDE. Cet article précise que les Etats ayant conclu entre eux une convention pour éviter la double imposition échangent les renseignements nécessaires pour appliquer les dispositions de cette convention. La Suisse a donc élargi l’entraide administrative aux cas d’évasion fiscale, dans le cadre des nouvelles conventions de double impositions renégociées depuis: avec seize pays à ce jour.
On aurait pu penser que cette décision représenterait une rupture importante avec la politique qui avait été pratiquée jusqu’à maintenant en matière bancaire. Politique qui consistait à garder autant que possible à l’abri du secret bancaire les personnes pratiquant l’évasion fiscale. Or, il nous semble que tant le gouvernement que les représentants de la place financière suisse cherchent à céder le moins possible en matière de répression de l’évasion fiscale. Nous demandons donc une réorientation fondamentale de cette politique.
Pourtant, l’évasion fiscale n’est plus tolérée pour les personnes résidant dans les pays avec lesquels la Suisse a signé une nouvelle convention de double imposition…
C’est exact, mais l’article 26 de la convention de l’OCDE laisse place à plusieurs interprétations. La Suisse a placé dans ces conventions une série de conditions restrictives pour obtenir l’entraide. D’une part, cette entraide n’est accordée qu’à la demande de l’autre pays signataire de la convention. D’autre part, les autorités requérantes devront fournir plusieurs informations, notamment le nom de la banque où les fonds sont déposés, pour obtenir l’entraide administrative en matière fiscale.
Vous souhaiterez que cela soit possible avec la simple mention du nom de la personne soupçonnée ?
Nous allons même plus loin: nous demandons l’échange automatique d’informations qui existe déjà entre la plupart des pays de l’Union européenne ; à l’exception du Luxembourg et de l’Autriche, la Belgique ayant cédé sur ce point. Concrètement, chaque année, un pays fournit aux autres la liste de leurs contribuables ayant des comptes chez lui.
Est-ce réellement pratiqué ?
Oui, ça se pratique : une série de modalités précises règlent cet échange automatique et nous voulons que la Suisse s’y associe. Pour la Déclaration de Berne il ne s’agit pas d’une demande récente. Notre association était déjà à la base de l’initiative sur les banques - lancée en 1978 et rejetée en 1984 - qui demandait, entre autres, la levée du secret bancaire.
Le contexte vous semble favorable pour obtenir, en Suisse, un consensus sur l’échange automatique d’informations en matière fiscale ?
Nous estimons qu’il est important d’avoir un débat public sur ce thème. Toutes ces questions sont camouflées sous une apparence de technicité, alors que les enjeux sont assez simples à comprendre.
Vous affirmez que l’absence de conventions de double imposition avec des pays du Sud favorise l’évasion fiscale ?
Il est difficile de chiffrer ce phénomène et nous souhaiterions d’ailleurs une plus grande transparence sur les flux en provenance des pays du Sud, dont une partie est le fait d’entreprises et non de particuliers. Nous avons cherché à estimer la part de la fortune privée gérée en Suisse provenant de l’évasion fiscale des pays du Sud en partant des valeurs généralement avancées pour la part de la fortune privée mondiale offshore gérée en Suisse, la part des pays du Sud dans ces dépôts et la proportion de fonds non déclarés. Helvea, société d’analyse financière indépendante, avait estimé au printemps passé à quelque 60% la partie non déclarée sur la totalité des fonds confiés à des banques de gestion de fortune en Suisse. Globalement, nous avons estimé en 2008 que la perte fiscale pour les pays du Sud oscille entre 5,4 et 22 milliards de francs par an.
Si plus de moitié des fonds confiés en gestion de fortune à des banques suisses était non déclarée, instaurer un échange automatique d’informations risque de détruire de nombreux emplois ici…
Ce n’est pas parce que les fonds déposés dans les banques suisses seraient désormais déclarés qu’ils quitteraient le pays. Certaines familles ont la même banque depuis des générations et de tels liens ne se défont pas facilement. Par ailleurs, la gestion de fortune ne constitue pas l’entier de l’activité de la banque en Suisse. D’autres domaines d’activité sont importants; notamment le financement du commerce de matières premières. Par ailleurs, je pense que plus vite la Suisse ira vers l’échange automatique d’informations, moins cela coûtera en termes d’emplois. Plutôt que d’essayer de repousser dans le temps les conséquences de la fin de l’évasion fiscale - en essayant de se spécialiser dans l’évasion en provenance des pays du Sud - mieux vaudrait essayer d’imaginer les modèles d’affaires du futur pour la place financière suisse.
Et même si certains emplois devaient être supprimés dans les banques suisses, j’estime que mieux vaut des emplois en moins ici que des vies en moins dans les pays du Sud.
Pour vous, la question se pose en ces termes ?
Oui, parce que les ressources fiscales sont importantes pour le développement des pays pauvres qu’il s’agisse de systèmes de santé ou de formation.
Que répondez-vous à ceux qui affirment qu’il y a un droit moral à protéger son patrimoine ?
Ce droit n’est, en pratique, octroyé qu’à certaines personnes : celles qui ont les moyens de déplacer leur fortune à l’étranger en gestion de fortune offshore : ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Et avec ce type d’évasion fiscale, on reporte la charge fiscale de l’ensemble d’un pays sur ceux qui ne peuvent pas échapper à l’impôt, à commencer par les salariés. Par ailleurs, il faut se demander pourquoi la pression fiscale augmente et à qui profite l’argent de l’Etat. Nous sommes tout de même dans une situation aujourd’hui où de nombreux Etats ont fortement augmenté leur déficit public parce qu’ils sont intervenus pour sauver des banques menacées de faillite.
Vous demandez aussi que l’évasion fiscale ne soit plus tolérée en Suisse ?
Oui, bien sûr. Il y a peu d’estimations sur l’évasion fiscale en Suisse, mais elle existe. Le professeur Bruno Frei a chiffré à environ un quart le montant de l’impôt sur le revenu qui serait fraudé en Suisse. Par ailleurs, un professeur de Saint Gall, Gebhard Kirchgässner, a essayé d’établir une sorte de classement de la morale fiscale et la Suisse n’y est pas très bien placée.
Pour les banquiers, la protection de la sphère privée est un droit, même pour un client qui aurait déclaré tous ses avoirs. Pas pour vous ?
Le fait de donner des informations bancaires au fisc n’est pas équivalent à rendre ces informations publiques. En Suisse, il est impossible d’utiliser à d’autres fins des informations qui auraient été transmises pour des raisons fiscales. Mais on peut aussi relever que certains des défenseurs les plus acharnés du secret bancaire au nom de la protection de la sphère privée, les parlementaires de l’UDC qui ont proposé d’ancrer le secret bancaire dans la constitution, sont les mêmes qui dénoncent les faux invalides et demandent que l’on permette aux autorités d’obtenir les preuves que les personnes détentrices de rentes AI n’ont pas des revenus ou des fortunes leur permettant de vivre. Par ailleurs, les personnes qui déposent une demande de revenu minimum de réinsertion auprès des services sociaux lausannois doivent fournir des extraits de leurs comptes bancaires: pour ces résidents en Suisse, il n’y a pas de protection de la sphère privée…
N’êtes-vous pas des naïfs enrôlés dans une guerre économique menée contre la place financière suisse ?
Il est clair que la concurrence entre places financières existe et explique le positionnement des uns et des autres. Mais justement, la Suisse n’est pas un nain financier: si elle adopte une attitude exemplaire en matière de fiscalité, ce sera un atout pour pouvoir répondre aux critiques assez sérieuses qui lui ont été adressées. En outre, on ne peut pas refuser de se préoccuper des conséquences sur d’autres pays de décisions prises ici.
La Suisse pourrait-elle avoir la même prospérité sans l’évasion fiscale ?
Bien sûr que non. Mais c’est justement cela être solidaire : se priver d’une part de ses richesses matérielles pour améliorer la situation de celles et ceux qui ont moins.